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HONORER LES DIEUX

Bien sûr, il y a Duw, ce que Iolo Morgannwg présente dans ses triades des bardes de Bretagne comme étant le principe immanent et ubiquiste, universel moteur, mais non créateur, de l’Univers. Duw l’incréé, auquel on ne connaît ni début, ni fin : juste l’éternité. Duw qui ne cherche pas le pouvoir, puisqu’il est puissance, qui n’exclut pas, puisqu’il est tout. Duw, l’inconnaissable, l’incontactable, l’incommensurable, … Celui-là est apparu en même temps que les deux autres unités primordiales que sont la Réalité et le Dedma, la loi du bon ordre de l’Univers. Il ne sert à rien de vouloir lui adresser la moindre requête, il n’est pas sur le même plan que nous, même s’il participe de chaque état de vie. Pure abstraction métaphysique, il ne nous est pas supérieur, il nous est étranger. Mais à dire vrai, sa vérité est au-dessus de toute intelligence, puisqu'il est au-delà de l'être et du non-être, du manifesté et du non manifesté. Il est ineffable, sans mesure et sans limite, sans début ni fin et au-delà de toute limitation qui soit. (1)

Et puis il y a les dieux, ceux qui, comme nous, participent de la différenciation infinie de la Réalité. Contrairement à Duw, ces dieux, s’ils n’ont peut-être pas de fin, possèdent un début. Comme nos corps ils sont un jour nés de la Réalité, comme nos âmes, ils sont immortels. Seule l’étendue de leur puissance en fait des êtres supérieurs, mais participant de la même Réalité que nous, ils sont appréhendables plus ou moins facilement par nos intellects étriqués, par nos perceptions atrophiées. Ces dieux, pour nous autres Bretons, sont ceux que décrivent les quatre branches du Mabinogi gallois et les œuvres attribuées aux Cynfeirdd. Le reste n’est que géographie.

Tongu do dia toinges ma thuath, l’expression irlandaise contenue dans le Fled Bricrend du Cycle d’Ulster signifie "je jure par les dieux qu’invoque mon peuple". La phrase pourra paraître à certains triviale, restrictive, simpliste… il n’en est bien sûr rien. Elle est juste cohérente, tolérante, précise, ancrée dans la plus prégnante des réalités : "je jure par les dieux de mon peuple !" Et donc pas par ceux des autres peuples ! Non pas que ces dieux voisins soient illégitimes ou illusoires, non pas que je doive les considérer comme des idoles impures, non. Ce sont juste les dieux des autres. Ils ne parlent pas la langue de mes ancêtres, leurs exploits mythologiques ne provoquent chez moi nul frisson le long de l’échine. Pire, si je m’adresse à eux, me comprendront-ils ? Rien n’est moins sûr. Connaissent-ils les mythes colportés par la chaîne immémoriale des enfants de Dôn ? Leurs fidèles ont-ils été marqués par Math, ses fils et ses armées de mages ? Les deux pieds ancrés dans ma terre et la tête caressée par les vents salins, je suis d’ici et y demeure, même si mes rêves me transportent parfois fort loin, même si notre fraternité va bien sûr vers tous ceux qui, à travers le Monde, ont la même soif de savoir et de compréhension que nous. Il est donc parfaitement inutile, même si la tentation est grande et la proximité conceptuelle forte, d’adopter comme sienne la cohorte des dieux et héros de la verte Erin, et encore moins les divinités cornues des sylves éduennes ou policées des maquis salyens. A vouloir contenter tous les dieux, on risque de se perdre, on risque de les perdre ! Nous sommes les rejetons continentaux des nations brittones, ce sont donc Lleu et Dylan qu’il nous faut honorer, et qui plus est dans une langue et avec des symboles qui leur sont parlants. C’est par le maintien de l’harmonie entre NOTRE Réalité et Duw que nous apporterons à l’ensemble des vivants notre humble soutien, et non pas en admirant béatement de mystérieuses divinités étrangères. La chose est certes difficile, tant un siècle de celtomanie débridée et de science imparfaite nous a condamnés à l’approximative vision d’une entité monolithique là où s’entrelacent des gradients civilisationnels, mais elle n’en est pas moins nécessaire, impérieuse et exaltante.

C’est que, honorer les dieux, ce n’est pas ânonner dans quelque langage sacré ou profane que ce soit de vagues remerciements pour de prétendus bienfaits octroyés, encore moins d’inconvenantes demandes personnelles pour de viles largesses ou de trop palpables satisfactions. Non. Honorer les dieux, c’est se placer volontairement et résolument dans une dynamique garantissant et alimentant l’harmonie de ce lieu et de ce temps, respectant la loi du Bon Ordre de l’Univers et les liens qui nous unissent tant à nos aïeux qu’à nos descendances lointaines. Honorer les dieux, c’est se rappeler que le Roi tire sa souveraineté de sa Terre et de son Peuple, et bien rarement de son aptitude à trucider ses ennemis, que si l’un va mal, c’est que l’autre ne va pas bien. Honorer les dieux, c’est se souvenir que ce monde dans lequel nous nous agitons ne constitue que la séparation ténue entre le monde des entités d’en bas et celui des puretés célestes, que notre lourde épaisseur fait le lien entre la profondeur de celui-ci et la légèreté de celui-là. Honorer les dieux, ce n’est pas offrir à Epona un épi de blé et à Lugus une lampée d’hydromel, c’est par des gestes, rites et dédicaces appropriés, se mettre en phase avec les formes pensées traditionnelles de nos clans et parentèles. Honorer les dieux, c’est se respecter soi-même. Alors, chacun chez soi et les moutons seront bien gardés… (1) Hogen, evit gwir, trec’h eo da bep meiz ar wirionez anezañ pa eo dreist boud hag amvoud dreist an anat hag an dianat ; dilavardoe eo, divent ha diharz anderou hag andiwez, en tu all da gement termenadur a ve. Dias Kredenn ar Gelted, Uissurix, 1 948

Ulatocantos

Adrima - Numéro

51

Éditorial :

Rappel : Les Dieux et notre Cordiance,

50

Éditorial :

Un siecle de Ialon et de Dedma,

49

Éditorial :

Honorer les Dieux,

48

Éditorial :

Le Bon Ordre,

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